Ces femmes qui secouent le monde de la logistique

La logistique est une filière historiquement peu engageante pour les femmes puisqu’elle est assimilée à un univers masculin, qui exige une force physique pour effectuer des tâches souvent "réputées pénibles". Mais la logistique d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui : la filière logistique se dote de nouvelles technologies, la pénibilité est réduite et les conditions de travail améliorées.

Bien qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour installer une véritable égalité femme, homme dans ces métiers, il souffle un vent nouveau sur le monde de la supply-chain. Aucun poste n’est réservé aux hommes et la mixité est une source inépuisable de richesse et de complémentarité.

 

Dans la branche du transport & de la logistique :

19% des effectifs sont des femmes (+6% vs 2009)

5% des effectifs du transport routier de marchandises sont des femmes

 

Dans la branche des distributeurs-grossistes en boissons :

76% d’hommes, 24% de femmes (2015)

 

Source : Rapport de branche FNB 2017, FNTR 2018

Des idées reçues subsistent et pourtant, la logistique offre de beaux challenges à relever, tant les métiers sont divers et offrent une carrière prometteuse.

Odile BAUD, Responsable de l’Approvisionnement National et de la Prévision des Ventes (France Boissons) : "Le monde de la supply-chain est en perpétuelle mutation et exige des compétences de plus en plus variées. Le sujet de l’égalité femme, homme est régulièrement mis sur la table, cela devrait donc évoluer dans le bon sens".

Un index pour y voir plus clair

  

"À peine 3,5 % des entreprises de plus de 250 personnes assurent une égalité réelle", pour Muriel Pénicaud, Ministre du travail. D’immenses progrès doivent être réalisés par les entreprises françaises pour donner aux femmes toute leur place. C’est à partir de ce constat qu’est née la loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel », le 5 septembre 2018, avec notamment, la mise en application de l’index l’égalité professionnelle.

Un outil pratique qui permet de comparer, au sein d’une même société, les situations en fonction du sexe des salariés. Il se présente sous la forme d’une note de 100, qui repose sur 5 critères :

  • L’écart de rémunération

  • Le % d’hommes et de femmes qui ont perçu une augmentation

  • Les promotions en interne

  • Les congés maternité

  • Le nombre de femmes parmi les 10 plus hauts salaires de la structure

Parmi les répondants :

 

17% des entreprises ayant publié leur index sont en deçà de la note limite de 75/100

La note moyenne obtenue pour les grandes entreprises est de 83

Pour les entreprises de 250 à 1000 salariés, elle est de 82

Près d’1 entreprise sur 2 ne respecte pas l’obligation légale d’augmenter leurs salariées au retour de congé maternité

50% des grands groupes français n’ont aucune femme dans leurs plus hautes fonctions

Le "plafond de verre", qui empêche les femmes d’accéder aux fonctions les plus hautes de l’entreprise, est avéré

 

Un résultat en demi-teinte, qui laisse entrevoir une immense marge de progrès. Mais un déclic s’est produit et c’est bien l’objectif de ce texte de loi : que les lignes bougent.

"Beaucoup de chefs d’entreprise me disent – de bonne foi, la plupart du temps – qu’ils n’avaient pas pris la mesure de la situation et qu’ils sont désormais résolus à agir. Ils savent que c’est important, pour leur réputation et leur capacité à attirer des talents", dixit Muriel Pénicaud, Ministre du travail.

Rappelons que les entreprises ont des obligations de résultats, donc d’ici 3 ans, les amendes administratives tomberont si elles n’ont pas atteint un index minimum de 75/100.  À partir du 1ermars 2020, ce sera au tour des sociétés entre 50 et 249 salariés de se soumettre à l’index.

Les producteurs de boissons, bons élèves en matière d’égalité femme, homme…

 

Orangina Suntory France obtient les scores respectifs de 93/100 et de 83/100 pour ses activités commerciales et de production. Une fierté pour cet industriel, très attaché à ses valeurs que sont la diversité et l’égalité, et il s’engage à poursuivre ses actions en la matière, main dans la main avec ses partenaires sociaux, pour aller toujours plus loin.

 

Pour Danone Waters, l’index obtenu est de 89/100. Un joli score mais insuffisant pour le producteur, qui maintient sa démarche d’amélioration continue et poursuit sa concertation avec ses partenaires sociaux pour atteindre le score de 100/100.

 

Heineken affiche un excellent score de 98/100, résultat en corrélation avec tous les efforts établis pour installer une égalité parfaite entre les femmes et les hommes dans l’entreprise.

 

Kronenbourg obtient un index de 83/100 et promet de poursuivre ses efforts en la matière.

 

Malongo est ravi d’obtenir un résultat de 79/100, taux qui souligne le travail effectué par l’industriel pour réduire les écarts femme, homme.

 

… et de lutte contre les clichés

Elles sont 28 marques à s’être engagées l’an dernier contre les poncifs sexistes dans leurs publicités. Parmi elles, Orangina, Danone, Nestlé et Pernod Ricard. Cet engagement riche de sens permet de mettre un coup d’arrêt aux communications mettant en scène l’hypersexualisation des femmes. Le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) se réjouit de cette avancée, même s’il affirme que « le rôle attribué aux femmes est réducteur et, volontairement ou non, des stéréotypes de genre imprègnent encore un grand nombre de messages ».  

Oui mais voilà, les métiers du transport et de la logistique sont historiquement occupés par des hommes et même si une politique d’égalité salariale est instaurée dans la majorité des entreprises, il n’en reste pas moins le souci majeur : elles ne parviennent pas à attirer et recruter des femmes.

De ce fait, l’échantillonnage établissant l’index égalité femmes-hommes n’est pas adapté et notamment pour les TPE-PME, qui n’ont pas suffisamment, voire pas du tout, de personnel féminin dans les différents postes de l’entreprise. 

À date, 64% des TPE PME ont déjà publié leur index, mais obtenir l’index minimum de 75/100 est et restera difficile pour beaucoup.

 

Le chiffre : En France, les femmes sont en moyenne payées 9% de moins que les hommes à poste et âge égaux. Tous postes confondus, l’écart atteint 25%.

 

Source : Ministère du Travail, 2019


 

La logistique, que des métiers d’hommes ?

Les habitudes ont la vie dure et même si les lignes commencent à bouger, la logistique a grandement besoin d’être féminisée.

 

« La logistique, mais il n’y a que des hommes dans cet univers », cliché ou réalité ?

 

Laurence BEUVAIN, Directrice des Opérations Logistiques (France Boissons) : C’est une vérité pour les parties très opérationnelles, dans les entrepôts. La pénibilité y est avérée et même si, dans les faits, nos postes sont ouverts à toutes et à tous, cela peut freiner les candidatures. Par ailleurs, les postes liés à l’encadrement sont accessibles à toutes et pourtant, j’ai une seule cheffe d’équipe, aucune directrice de plateforme ni responsable d’exploitation. Les clichés concernant la logistique sont encore dans les esprits. Et pourtant, notre univers est très épanouissant.

Anne-Charlotte LETERRIER, Approvisionneuse (C10) : Il y a quelques années, j’aurai dit « réalité ». Mais aujourd’hui, l’univers de la logistique bouge et plus de femmes intègrent des postes dans la logistique. Je sors de l’industrie aérospatiale où le service logistique était très masculin. Nous étions deux femmes sur 4 hommes dans le service logistique. Aujourd’hui une femme est responsable de ce service (première fois depuis la création du site il y a un siècle) et l’équipe est mixte. En arrivant chez C10 j’ai été très surprise et heureuse d’intégrer l’équipe logistique constituée que de femmes. Depuis l’équipe a changé, et nous avons une mixité parfaite femmes/hommes.

Il est nécessaire de donner une image plus positive à la profession. Même si les métiers de chauffeur-livreur ou de préparateur de commandes sont plutôt confiés à des hommes, jugés plus « résistants » au port de charges lourdes, les entrepôts s’ouvrent progressivement aux femmes pour leurs qualités en matière de management.

Et cela séduit le plus grand nombre : 84% des français font davantage confiance aux femmes pour sortir de la crise (source : sondage CSA pour Madame Figaro).

 

Laurence BEUVAIN, Directrice des Opérations Logistiques (France Boissons) Les femmes sont en capacité de créer une dynamique pour fédérer le plus grand nombre. Cette énergie nous permet d’atteindre plus facilement cet objectif. Pour manager une équipe d’hommes en entrepôt, c’est un vrai plus, les collaborateurs prennent d’ailleurs un soin particulier à mesurer leurs mots.

Odile BAUD, Responsable de l’Approvisionnement National et de la Prévision des Ventes (France Boissons)Nous détenons une grande capacité à organiser, mais aussi une empathie naturelle qui nous donne de grandes aptitudes à fédérer, embarquer et encadrer une équipe. En entrepôt, nous sommes respectées.

Elles réussissent à imposer progressivement des valeurs « féminines », telles que l’empathie, l’écoute, le sens du concret et le partage d’informations qui viennent ébranler le modèle masculin, la référence depuis des siècles. Protection, sensibilité, intuition font partie intégrante de leurs composantes et sont les bienvenues en entreprise.

Pour Muriel Pénicaud, l’égalité femme homme est une question d’équité et de justice, mais c’est démontré, c’est aussi un enjeu de bonne performance de l’entreprise.

Odile BAUD, Responsable de l’Approvisionnement National et de la Prévision des Ventes (France Boissons)Il ne faut pas nier le facteur pénibilité dans nos métiers opérationnels. Au fil de mes expériences, j’ai croisé des femmes très efficaces en supply chain, notamment dans les fonctions support qui font appel à l’organisation, la coordination et l’encadrement.

 

Et pourtant, les femmes doivent encore suivre un long chemin avant d’atteindre la parité, tant la logistique et le transport restent des « affaires d’hommes ». Et les femmes qui sont parvenues à faire leur place dans le milieu admettent volontiers qu’il faille redoubler d’efforts pour y parvenir et asseoir leur légitimité.

Laurence BEUVAIN, Directrice des Opérations Logistiques (France Boissons)Pour accéder à un siège au comité de direction, nous devons faire deux fois plus nos preuves. Même si la tendance est au changement, certaines mentalités subsistent malheureusement.

Portrait de 3 femmes : Céline, Laurence et Sylvie, maîtres-brasseuses à Kronenbourg, filiale du groupe Carslsberg.

Elles sont 3 femmes passionnées et elles tiennent toutes des postes-clés pour assurer aux 7 millions d’hectolitres de bière brassés à Obernai, répartis sous une cinquantaine de marques, une qualité exemplaire. Sylvie invente de nouveaux brassins, Céline la fabrique et Laurence la contrôle. Elles sont des chefs de laboratoire en blouse blanche au milieu des quelques 700 salariés, qui, chaque jour, s’agitent dans les bâtiments de Kronenbourg. Elles surveillent l’eau puisée dans la nappe phréatique des Vosges, les matières premières – orge, malt, houblon –, les levures cultivées maison, les bouteilles et boîtes boissons remplies sur place.

Laurence explique : C’est facile de faire de la bière. La répéter, c’est une autre histoire. Le bon brasseur adapte sans cesse la recette et la cuisson en fonction des ingrédients dont il dispose pour arriver au même goût. Sinon, le consommateur sanctionne. 

Quant à Céline, biochimiste de formation, elle est la femme qui produit le plus de bière en France. Sa cuisine est envahie d’ordinateurs où défilent tableaux et courbes de fermentation. Derrière la baie vitrée s’alignent 53 tanks : d’énormes cuves où la bière travaille. Trois étapes : brasser, fermenter, filtrer. Ça marche tout seul ? Ah, non ! Allez obtenir un produit identique à partir du vivant… La dizaine de matières premières varie, la fermentation réserve des surprises. Les levures peuvent être stressées… Il m’arrive de consulter mes cours pour répondre à l’imprévu.

Source : Le Monde, 2019 

 

Nous adressons un remerciement particulier à Laurence Beuvain, Directrice des Opérations Logistiques (France Boissons), Odile Baud, Responsable de l’Approvisionnement National et de la Prévision des Ventes (France Boissonset Anne-Charlotte Leterrier, Approvisionneuse (C10), pour leur témoignage. Elles participent, chaque jour, à lutter contre les stéréotypes en s’épanouissant dans le milieu de la logistique & du transport.