Entretien avec… Laure Bomy, directrice générale de la Fédération nationale des boissons (FNB)*

 

Comment s'est déroulé ce début d'année pour les distributeurs grossistes en boissons ?

Jusqu’à mi-mars, nous étions plutôt dans la continuité de 2019, laquelle était plutôt positive. Le moral était bon avec une perspective qui s’inscrivait dans la continuité de l’engouement des consommateurs pour la restauration traditionnelle et indépendante. 2020 se présentait sur la même tendance.

De plus en plus d‘entreprises entrent dans la démarche de labellisation, que nous avons initiée en 2016, autour des principaux piliers du développement durable. Nous étions d’ailleurs sur le point de lancer une évolution du label. Celle-ci est finalement reportée. Nous avons également finalisé juste avant la crise du Covid un nouveau partenariat avec Ecocert autour de l’accès à la certification bio.Il sera lancé officiellement au plus tard à la rentrée de septembre. Cette offre de certification s’inscrit dans la continuité de notre volonté à accompagner plus encore nos membres. Leur faciliter l’accès à la certification bio est d’autant plus important à un moment où la demande de produits bio est en hausse. Un accord-cadre et un dispositif d’accompagnement spécifique ont donc été mis en place.

Et puis, le 15 mars, coup d’arrêt brutal. En quelques heures, il a fallu se mettre en « mode guerrier » pour, à la fois accompagner les entreprises, leurs collaborateurs, nos clients et enrayer la propagation du virus.

 

Comment vos adhérents accompagnent-ils leurs clients ?

Les premières heures ont été consacrées à l’information et à l’accompagnement : il fallait par exemple mettre les installations professionnelles, telles que les tirages pression et les machines à café, en mode arrêt afin de préserver le matériel, ce qui demande des interventions particulières. Il a également fallu mesurer le niveau des encours clients et leur apporter là aussi des solutions de report d’échéances si nécessaire. Dans le même temps, il nous fallait anticiper et penser très vite à « l’après ». Faire un état des stocks tant dans les entrepôts que chez les clients était incontournable car, bien que la date de réouverture nous ait été inconnue, certains produits pouvaient être amenés à afficher des DDM échues. Pour éviter tout gaspillage, nous nous sommes immédiatement rapprochés de notre amont, nos fournisseurs, afin de trouver des solutions et notamment envisager de prolonger exceptionnellement certaines DDM. L’impact le plus important concernait les fûts de bière : plus de 10 millions de litres. Il y a eu un énorme travail de pédagogie réalisé par les équipes, forces de vente, techniciens qualité, personnels administratifs, tous se sont mobilisés et ont su être présents aux côtés de leurs clients. À cela, se sont ajoutées les mesures de report d’échéances de paiements, de remboursements de prêts, d’accompagnement à la mise en œuvre des différents protocoles sanitaires, ou encore tout le travail de préparation à la réouverture avec par exemple l’apport de mobiliers additionnels pour ceux qui bénéficiaient de mesures d’extensions de terrasses, la remise en route des installations et l’accompagnement à la rationalisation de l’offre et des gammes proposées.

En mars, dans le meilleur des cas, le chiffre d’affaires s’affichait à 50 %, et dans la période de fermeture nous étions en moyenne à - 95 % de chiffre d’affaires. Ehpad et hôpitaux ont été desservis mais ne représentent que 5 % à peine de l’activité.

Avec la réouverture des établissements, nos adhérents se sont montrés très souples et très réactifs de façon à livrer les clients dans des délais encore plus courts. Parfois, la commande pouvait être passée le matin pour une livraison l’après-midi.

La solidarité a été de mise immédiatement. La création de la plateforme « J’aime mon bistrot » dès le 3 avril, et ce, sans aucune ambition commerciale, en est une parfaite illustration.

 

Et vous, FNB, comment avez-vous assisté vos adhérents ?

La FNB s’est aussi mise en « mode guerrier » avec la diffusion d’informations en temps réel : jusqu’à 6 flashs infos par jour et quasi tous les jours alors qu’habituellement nous en adressons un par semaine. Nous nous sommes efforcés de faciliter la compréhension des directives et mesures que chaque entreprise devait adopter ainsi que leur application. Nous avons immédiatement mis en place, avec les partenaires sociaux, une cellule de crise sanitaire avec un point hebdomadaire de la situation. Nous avons ainsi pu très rapidement proposer à nos entreprises un premier guide d’aide à la poursuite d’activité, notamment pour que les entreprises qui avaient encore une activité puisent adopter les bons gestes. Et début mai, nous avons sorti un protocole très complet. Les premières heures ont été consacrées à l’accompagnement de la mise en activité partielle, qui est une première dans notre secteur. Les TPE ont eu énormément besoin d’accompagnement.

Parallèlement, il fallait intervenir auprès des instances gouvernementales pour faire reconnaître que la profession, les distributeurs grossistes en boissons, était également à l’arrêt et avait besoin de bénéficier des mesures d’accompagnement. Les élus locaux nous ont d’ailleurs beaucoup aidés et ont compris immédiatement les difficultés de notre filière. Globalement, sur cette période, nos entreprises affichent une baisse de chiffre d’affaires de plus de 80 %.

 

Comment envisagez-vous la reprise ?

Elle sera très lente. Les projections sont extrêmement compliquées. Dans les meilleures hypothèses, nous estimons que si nous terminons l’année à – 50% ou – 40%, nous ne nous en sortirons pas trop mal. Malheureusement, 15 à 20% de nos clients CHR ne rouvriront sans doute pas. À cela s’ajoute la problématique des encours. Fin avril, les encours et les impacts dus aux prêts en clientèle représentaient plus de 350 M€ pour nos entreprises. Par ailleurs, nous sommes impactés par la disparition totale de tous les volumes liés à l’évènementiel : festivals, concerts, fêtes de villages, etc.

La priorité est désormais à la sauvegarde des emplois. En matière de chômage partiel, il nous faudra le maintien des conditions actuelles, spécifiques à ce secteur, au moins jusqu’à la fin de l’année pour éviter des licenciements massifs. Globalement, je pense que nous ne retrouverons pas avant 2022 les équilibres que nous pouvions avoir en 2018-2019. Il faudra du temps !

 

Y a-t-il eu des dépôts de bilan chez vos adhérents ?

Plus de 87 % des entreprises adhérentes à la FNB ont mobilisé le PGE. À date*, il n’y a pas eu de défaillances et nous ferons tout pour éviter ces situations dramatiques. Nous ferons un premier bilan fin septembre.

 

Quels enseignements tirez-vous de cette crise ?

À chaud, je dirais l’accélération de la digitalisation des process, et l’intensification de l’échange avec nos adhérents renforçant ainsi le lien avec eux. Cette période, et la manière dont la FNB l’a gérée, a permis à nos membres de prendre davantage conscience de l’utilité et du rôle d’une organisation professionnelle comme la nôtre. Je retiendrais également deux mots : partage et solidarité. Cette dernière a été très forte, aussi bien entre les adhérents qu’avec nos clients et nos fournisseurs industriels. Pendant cette période, nous avons pu donner corps à ce que l’on appelle la filière boissons de la consommation hors domicile. La FNB a renforcé sa notoriété, s’est mieux fait connaître en ouvrant les accès au site internet habituellement réservés à nos membres et, au final, a contribué à mieux faire connaître la profession de grossiste-distributeur en boissons auprès des élus locaux et pouvoirs publics.

 

*Entretien réalisé le 24 juin

Propos recueillis par Jean-Charles Schamberger pour Zepros