[Interview Membre Associé] 

Eckes Granini : « La consigne, c’est l’ADN du grossiste en boissons »

Interview de Jérémy Tascher,

Directeur Hors Domicile chez Pago France & Eckes Granini France

Pour ce nouvel entretien, la FNB donne la parole à Jérémy Tascher, Directeur Hors Domicile chez Pago France & Eckes Granini France. Confronté directement aux effets du changement climatique sur ses approvisionnements fruitiers, le groupe agit sur quatre fronts : agriculture durable, emballages et réemploi, nutrition et décarbonation. Des engagements qui, pour Jérémy Tascher, ne peuvent prendre corps sans les grossistes en boissons, partenaires indispensables pour les traduire jusque dans la réalité du dernier kilomètre.

Propos recueillis en 2026

1. Vous êtes membre associé de la FNB et acteur majeur de la filière boissons. Pourquoi avez-vous choisi de rejoindre la Fédération ?

Avec plus de cent ans d'existence, la Fédération Nationale des Boissons est une institution que les équipes d'Eckes Granini ont toujours connue. C’est la voix du secteur.

Ce qui nous a particulièrement attirés dans la FNB, c'est le triptyque qu'elle incarne : industriels, distribution, fédération. C’est un vrai levier qui nous permet de sortir du quotidien des relations commerciales pour prendre de la hauteur et défendre la filière dans son ensemble.

Ces trois acteurs partagent un destin commun et ont besoin d'un espace pour dialoguer, parfois sur des sujets très techniques, comme récemment sur la consigne ou la réglementation relative aux emballages.

2. Quelles sont aujourd’hui les grandes priorités de votre entreprise en matière de RSE et de développement durable ?

Nous sommes directement concernés par le changement climatique. Les crises climatiques frappent chaque année une origine fruitière différente : la cranberry d'abord, puis l'orange pendant trois ans. Plus récemment, c’était l'ananas et, cette année, une tension est annoncée sur les fruits rouges. Tous les ans, nous sommes confrontés à une crise sur un fruit ou un parfum donné. Il nous faut donc revendiquer nos engagements avec humilité, car la nature va plus vite que nous.

Toutefois, cela ne nous empêche pas d’agir, en nous appuyant sur la mission du groupe telle que formulée par Monsieur Eckes il y a cent ans : « Apporter le meilleur du fruit en contribuant à un monde meilleur ». Cette ambition se décline aujourd’hui autour de quatre axes stratégiques.

Premièrement, la durabilité de l'amont agricole. Aujourd’hui, 70 % de nos approvisionnements sont issus de l'agriculture durable, avec un objectif de 100 % à horizon 2030. Cette notion dépasse le seul critère environnemental : elle intègre également les conditions sociales, notamment les salaires des collaborateurs ou le respect des droits humains dans les pays producteurs comme le Brésil. Cela passe par un programme rigoureux d'accompagnement des fournisseurs : audits avec les achats centraux, visites terrain impliquant les équipes achats, marketing et qualité, ou encore tests réalisés en laboratoire indépendant.

Deuxième axe : les emballages et le réemploi. C'est probablement le plus structurant et le plus visible. Eckes Granini a investi plusieurs dizaines de millions d'euros dans une nouvelle ligne dédiée au verre consigné, capable de produire 50 000 bouteilles par heure. Il s'agit du plus important investissement réalisé par le groupe en France depuis trente ans.

Troisième axe : la nutrition. Eckes Granini travaille à la réduction du sucre ajouté dans ses recettes, tout en préservant le plaisir gustatif. En CHD, les modes de consommation sont radicalement différents de ceux de la GMS : en GMS, 80 % des jus sont consommés au petit-déjeuner. En CHD, la consommation se répartit tout au long de la journée : petit-déjeuner, déjeuner, goûter, dîner.

Enfin, notre quatrième axe vise la décarbonation, avec là encore beaucoup d’humilité. Eckes Granini a par exemple accéléré l'électrification de sa flotte de véhicules commerciaux sans attendre d’y être contraint par la loi. Ça peut paraître anodin, mais cela fait partie de la philosophie de l’entreprise. La nouvelle ligne de Mâcon a également été conçue pour réduire la consommation d'eau, optimiser les besoins énergétiques et limiter l'usage de vapeur.

3. Comment ces engagements se traduisent-ils concrètement dans vos activités, vos produits ou votre chaîne de valeur ?

Récemment, nous avons organisé une visite pluridisciplinaire chez un producteur français de tomates transformées dans notre usine de Mâcon. Nous y avons associé les achats, la qualité et le marketing afin que toute l'entreprise comprenne ce qu'il y a dans ses bouteilles. L'idée c'est vraiment d'impliquer la totalité de l'entreprise.

En matière de réemploi, une bouteille consignée effectue entre 15 et 20 rotations, contre une seule utilisation pour le verre à usage unique. En un an et demi, plusieurs millions de bouteilles consignées ont déjà été mises sur le marché, pour Pago en 20 cl et pour Granini en 1 litre. C’est un investissement industriel massif : plus de 4 000 m², 120 techniciens mobilisés durant la phase de montage et un chantier mené sans accident. Cela dit beaucoup de la conviction du groupe sur l'avenir du réemploi.

Côté nutrition la consommation de jus en CHD est un moment de plaisir différent. Il est donc important pour le groupe de proposer une grande diversité de saveurs, avec jusqu'à 16 ou 17 parfums différents. Mais le plaisir doit aussi rimer avec bien-être : l’objectif est donc de n'ajouter du sucre que lorsqu’il est indispensable pour préserver une qualité gustative optimale.

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4. Quel regard portez-vous sur le rôle des grossistes en boissons dans la filière ? En quoi peuvent-ils contribuer à l’atteinte de vos objectifs, notamment en matière de durabilité ?

Il est très positif, tant les grossistes sont des partenaires essentiels de notre activité.

Lorsque nous avons travaillé sur le projet d’investissement de verre consigné, nous avons organisé une véritable « expédition apprenante » chez des grossistes. Nous n’y avons pas envoyé uniquement des commerciaux. Nous sommes allés physiquement dans les entrepôts avec tous les métiers de l'entreprise, dont certains n'avaient jamais mis les pieds dans un entrepôt de leur vie : financiers, logisticiens, marketeurs, et commerciaux étaient tous réunis pour apprendre ou réapprendre. L'équipe a ainsi pris conscience, sur le terrain, de la complexité réelle de la gestion du verre consigné côté grossiste : comment les palettes sont réceptionnées, comment les flux retour s'organisent, comment les entrepôts ont évolué pour intégrer ces contraintes — certains ayant même anticipé que le consigné reprendrait de l'importance.

Ce que le groupe a aussi redécouvert, c'est l'extraordinaire valeur du maillage territorial des grossistes en boissons. Ils sont présents en campagne comme en montagne, capables d'atteindre les points de vente les plus isolés et connaissent les problématiques de terrain comme personne. Les grossistes sont, pour Eckes Granini, des partenaires indispensables pour ancrer les engagements RSE dans la réalité du dernier kilomètre. Les sachants, c'est la distribution. À un moment donné, ce sont eux qui savent ce qui fonctionne et comment le traduire concrètement sur le terrain.

Autre constat, très positif : on observe un véritable changement de maturité dans la profession. Des investissements colossaux ont été réalisés par tous les acteurs du marché : nouveaux entrepôts, modernisation des flottes, évolution des pratiques, plans de transformation ambitieux… Nous avons beaucoup appris durant cette période.

5. Le réemploi des emballages et la consigne sont désormais au cœur du débat public et des enjeux de durabilité de la filière. Comment abordez-vous ces sujets, et quelle place les grossistes en boissons peuvent-ils avoir dans leur développement ?

La consigne, c'est l'ADN du grossiste en boissons. Ce n'est pas une métaphore.

Historiquement, les grossistes ont toujours géré les flux d’emballages consignés : collecte, retour, rotation des bouteilles. C'est dans leurs pratiques, dans leur logistique, dans leur culture métier. La montée en puissance du verre à usage unique dit perdu avait mis ce savoir-faire en veille. Le retour de la consigne, porté par les enjeux environnementaux et les nouvelles réglementations, est une opportunité pour les grossistes de renouer avec une compétence qui leur est naturelle.

La transition n'est pas sans complexité et les défis opérationnels sont bien réels : par exemple, les bouteilles stockées à l’extérieur à Mâcon peuvent éclater sous la neige ou le gel ; il y a également la question des capsules étoilées que les barmans retirent et que l’on peut retrouver dans les caisses retour ; ou encore la coexistence de formats consignés et perdus sur la même ligne... Nous avons fait un choix financier majeur en investissant dans la ligne de verre consigné. La réussite de cette transition repose aussi sur l’engagement des distributeurs, qui jouent un rôle essentiel de relais auprès des points de vente pour accompagner le déploiement de cette gamme. 

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6. Que vous inspire le Label « Grossiste en boissons Engagé » porté par la FNB ? Quel regard portez-vous sur les entreprises labellisées ?

Le label donne un signe clair qui structure, rassure et différencie les grossistes engagés. J’observe que, grâce à lui, les engagements des grossistes passent d'un mode dispersé à un mode structuré, et cette transformation fait toute la différence. Enfin, cela rassure également les clients, tout simplement parce que nous avons tous besoin de réassurance. C'est humain.

À mon sens, le label joue aujourd’hui en premier lieu en direction des points de vente. Mais si les grossistes le valorisaient davantage dans leur dialogue avec les industriels, cela contribuerait aussi à élargir sa visibilité.

7. Quelles formes de coopération ou quelles attentes jugez-vous importantes pour renforcer encore le dialogue entre votre entreprise, la FNB et les grossistes en boissons qu’elle représente ?

L'enjeu des prochaines années n'est pas de multiplier les déclarations institutionnelles. C'est de passer du dialogue institutionnel à l'opérationnel, de descendre sur le terrain, de partager les outils, de former ensemble les points de vente.

Nous avons réussi, avec la FNB à trouver des solutions en discutant. Nous avons eu beaucoup d'interactions pendant cette période charnière. Et je pense que si nous ne prenons pas le temps pour comprendre les intérêts de chacun, nous ne pouvons pas trouver de solution.

Notre destin est lié avec la distribution mais, au centre de tout cela, il y a le consommateur final. Le CHR est ancré dans la culture française : s'asseoir, partager, discuter, passer un moment en famille, vivre une expérience. C'est le moteur de notre responsabilité. En tant qu’industriels et grossistes en boissons, nous devons être moteurs de cette expérience consommateur. Je vois aujourd’hui beaucoup de grossistes en boissons qui partagent leur expertise et forment les points de vente. C'est essentiel qu'on continue.

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